Rap : papiers d’identité s’il te plaît

Rap : papiers d’identité s’il te plaît Posté le 5 septembre 2014 par Mosko. Cet article a été vu par 2838 personnes.

Scylla, Nina Miskina, J.C.R, Baloji, La Smala, … Ces rappeurs ne vous disent rien, et c’est (presque) normal. Méconnue, sous-estimée, parfois moquée, la scène rap bruxelloise tente d’exister, de briser les frontières. A grands coups de freestyles, petits concerts et collaborations chez l’omniprésent voisin français, les MC’s sortent de l’ombre et grandissent au rythme de la ville. Plongée dans un monde en pleine mutation, à la recherche d’indépendance. D’identité.

« Ils m’ont tous dit que c’était mort de représenter ma ville, que j’avais vraiment tort si j’comptais me forger un bel avenir ». 2008. Scylla, tête de proue, crée l’hymne du rap bruxellois : BX Vibes. Il rappe la fierté d’être belge, le refus du cliché « bière-frites ». Voix gargantuesque, l’air déterminé et le phrasé cinglant, il redonne du souffle à une scène en perte de vitesse et relance la machine, lancée vingt ans plus tôt mais trop vite enrayée.

Dans les rues du quartier des ambassades, Scylla nous a accordé un entretien. Le temps de sa pause déjeuner, le rappeur est revenu sur ses débuts, l’identité du rap belge et l’avenir de sa musique.

Pour la première fois dans la capitale, le rap revendique son identité. Dans le sillon de Scylla, c’est toute une génération qui (re)découvre qu’elle peut rapper sa « bruxellitude », à l’image du collectif À Notre Tour : « Caballero, La Smala, Exodarap, JCR… Les mecs font complet partout. Là, ils se produisent à l’Ancienne Belgique, l’équivalent du Bataclan en France », lâche Mike Toch, directeur de la maison de disque A.R.E Music.

« Ils sont en train de faire ce qu’on aurait voulu faire à l’époque, mais on n’était pas assez malin et organisé pour le faire. C’est beau à voir ». Son identité, le rap belge se la construit aussi sur internet. « Tu peux créer des « fans base » sans média traditionnel. Les mecs d’À Notre Tour font plus de 500 000 vues sur youtube, et c’est grâce à ça. Quand j’étais rappeur (NDLR : de 1996 à 2006), on est passés à côté du tournant d’internet. Et pourtant, il y avait des amateurs », regrette Mike Toch.

Surjouer l’accent belge

Avec ces artistes, cette volonté de s’affirmer passe par des signes distinctifs, qui démarquent Bruxelles de son « grand frère » français. L’accent, d’abord. Alors qu’il était caché sous le tapis, le voilà exposé au grand jour. « Rouler les « r » n’est plus une honte », lâchent à demi-mots les jeunes MC’s de J.C.R.

Quand le français maîtrise l’argot, le verlan et quelques mots d’arabe, le belge joue avec ses expressions. Encore une fois, le morceau charnière qu’est BX Vibes est pionnier en la matière. Dans le refrain, Scylla assène : « Non peut-être » en surjouant l’accent belge, plein de rancœur et d’ironie. Banco. Le rap belge montre qu’il a de l’autodérision et du talent.

Dans le quartier de Boitsfort, les jeunes rappeurs de Just Cracking Records illustrent cette nouvelle génération. De l’humour, de la fierté et une volonté de montrer qu’à Bruxelles aussi, on sait kicker.

À l’ombre du rap français

Depuis son apparition dans les années 80, le rap belge existe dans les pas de son grand frère français. En 1984, le rappeur belge Benny B joue dans les rues de Bruxelles. Inconnu, sa notoriété ne viendra qu’à la suite d’un passage à la télévision française. Ce rappeur forcé de s’expatrier en France pour avoir du succès, c’est le lot d’une majorité jusque dans les années 2000.

La faute à un marché extrêmement réduit. Dans le rap comme dans le rock ou la variété française, le marché potentiel de la Belgique francophone représente à peine plus de 4 millions de personnes. Starflam, groupe historique de la scène belge, a réussi à écouler 35 000 exemplaires de son album Survivant. « Ce qui est énorme pour la Belgique », souligne Mike Toch.

Alain Lapiower rappelle que « Scylla, considéré comme l’artiste majeur du rap belge depuis deux trois ans, remplit des salles de mille spectateurs, pas plus ». La nouvelle génération n’y coupe pas : pour vendre, il faut encore s’expatrier. Jouer en France reste une chance et une reconnaissance pour la plupart des rappeurs belges. La rappeuse Nina Miskina s’est expatriée à Paris « où il y a beaucoup plus d’opportunités ».

Un rap de niche

Le rap bruxellois bout, bourgeonne, mais peine à prendre son envol. Pour Mike Toch, de A.R.E. Music, « le rap reste une niche. Caballero ou La Smala ? Le grand public ne connaît pas ». Mike Toch sait de quoi il parle. Pendant près de dix ans, il a arpenté les salles de concert bruxelloises au sein du collectif Ultime Team.

« On ne faisait que du hip-hop, matin midi et soir. On était des clochards, nos femmes nous quittaient, on crevait la dalle. On a vécu des trucs durs, mais on avait fait le choix de ne faire que ça. Dans le rap actuel, je pense que tout le monde crève toujours la dalle ».

Un constat amer : aujourd’hui encore, le rap relève plus de la passion que de la profession. Pas un rappeur bruxellois ne vit de son activité. Tous doivent chercher à se diversifier, vendre leur talent au plus offrant. Quitte à faire d’énormes concessions.

Veence Hanao est un rappeur en vue sur la scène belge. En 2009, son album Saint-Idesbald est nommé Meilleur album belge de l’année aux Octaves de la musique (l’équivalent des Victoires de la musique en France). Son style atypique, nonchalant et proche du slam lui vaut une belle notoriété.

Mais il ne lui suffit pas pour vivre. « Il est supporté à fond par les médias, il a fait le JT, il y a des papiers sur lui…mais aucune radio ne le joue. Alors on essaie de vendre ses textes à d’autres artistes, confie Mike Toch, qui le produit. Si demain, on place un de ses textes chez Nolwenn Leroy, j’en serais ravi. »

Difficile de trouver LA cause précise et unique freinant l’avancée du rap bruxellois, et belge dans son ensemble. « C’est le serpent qui se mord la queue », précise Alain Lapiower. « Le rap belge n’a pas tellement de bons artistes à proposer. Tous n’ont pas le niveau pour faire dix grandes scènes par an ».

Mais si les grandes scènes demeurent inaccessibles, c’est aussi parce que le rap n’a jamais su s’émanciper d’une certaine image ingérable. « L’une des grandes salles de Bruxelles, le Botanique, pendant 10 ans ils n’ont plus voulu organiser de concert de rap. Du tout du tout. Tout ça parce qu’une soirée s’était mal passée. Maintenant ça va mieux, mais ils ouvrent toujours l’œil », raconte Alain Lapiower.

Surtout, les médias généralistes n’ont jamais vu aucun intérêt à diffuser du rap. Pas une radio, pas une chaîne de télévision de grande audience, publique ou privée, n’est consacrée à la discipline. Rien ne relie le grand public à ce qui reste obstinément, et un peu malgré lui, un monde à part. Presque amateur, artisanal, obligé de se débrouiller pour survivre.

Le rap belge est avant tout confronté à un problème de perception. Le fossé reste grand entre la minorité d’initiés et la majorité de béotiens du rap. Mike Toch confie avoir « une vision très négative de la manière dont le rap est considéré ici. En France il y a très vite eu un business du rap, que Skyrock a ensuite exacerbé. En Belgique il n’y a jamais eu ça. La façon dont les rappeurs sont accueillis aux Octaves de la Musique fait mal au cœur. Cette année Scylla arrive, il a juste besoin de ses platines, le son ne marche pas, il se retrouve comme un con sur scène, un technicien doit venir…il est accueilli n’importe comment ».

Pour Alain Lapiower, « il y a peu d’intérêt de la part de la sphère culturelle pour les cultures urbaines en général et pour le rap en particulier. Le rap a du mal à exister et à se diffuser dans ce pays. Je parle du rap belge, parce que quand des artistes viennent d’ailleurs, ils peuvent très bien faire des grandes salles ou des gros festivals ».

Un phénomène que Martin Vachiery analyse par la « honte » des Belges pour leur culture. Comme un dénigrement par rapport à ce qui vient de l’étranger.

Lucas Desseigne – Clément Guerre – Alvin Koualef

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